Magazine vendredi 13 février 2004
Les trois
diplomates iraniens
Exécutés
«par erreur»?
De nombreux
mystères de la guerre du Liban n'ont toujours pas été élucidés et
celui des trois diplomates iraniens disparus en 1982 est certainement l'un
des plus épais. Le récent échange de prisonniers et de dépouilles
entre l'Etat hébreu et le Hezbollah a fait resurgir ce dossier,
indissociable de celui de Ron Arad. De multiples versions circulent sur
cette affaire. L'une d'elles, peu connue, évoque une exécution «par
erreur».
 La seconde phase de l'échange
entre Israël et le Hezbollah est déjà en cours. La visite à Beyrouth
du ministre iranien des Affaires étrangères, Kamal Kharazi, accompagné
des parents des diplomates disparus, constituerait un pas décisif dans ce
processus. Visiblement, le gouvernement iranien cherche à convaincre les
parents des diplomates de la mort de leurs proches avant de donner le feu
vert au Hezbollah pour dévoiler les informations qu'il détient sur le
navigateur israélien Ron Arad, dont l'avion avait été abattu au-dessus
du Liban, en 1986.
Les parties concernées (ou considérées comme telles) par la disparition
des diplomates iraniens ont toutes confirmé leur mort. Robert Hatem,
alias Cobra, ancien garde du corps du ministre assassiné Elias Hobeika, a
affirmé dans son livre From Israel to Damascus, paru il y a six
ans, que les diplomates avaient été «liquidés» à l'intérieur du
quartier général des services de renseignements des Forces libanaises à
la Quarantaine. Hobeika était alors le chef de ce département.
Une
diversion
Cobra relate
dans son livre des détails intéressants. Les diplomates iraniens ont été
arrêtés au barrage des FL à Barbara, au nord de Beyrouth, puis conduits
au quartier général où ils ont été fusillés et enterrés. Quelques
jours après l'exécution, une odeur nauséabonde s'est dégagée. En vue
d'accélérer la décomposition des corps et d'en finir avec la désagréable
odeur, les dépouilles ensevelies ont été couvertes de chaux. Des mois
plus tard, les corps ont été exhumés, transportés et ensevelis à Wadi
el-Jamajem (la vallée des crânes), une région inhabitée située entre
Baskinta et Bteghrine.
Une autre personne concernée par ce dossier confirme aussi le décès des
diplomates. Il s'agit de Ragi Abdo, alias «le capitaine», qui était le
responsable, en 1982, de la région du Nord au sein des services de
renseignements des FL. Le barrage où avaient été arrêtés les
diplomates iraniens était alors sous son contrôle. Dans une interview à
la Massira, il se souvient de ce qui s'est passé et assure, à son
tour, que les diplomates ont bien été tués.
«Je me souviens que c'était un après-midi de dimanche. J'étais à mon
poste à Amchit quand j'ai reçu un coup de fil du barrage de Barbara m'informant
qu'une voiture portant une plaque d'immatriculation diplomatique accompagnée
d'une jeep des Forces de sécurité intérieure est arrivée. Les hommes
de faction m'ont demandé des instructions. J'ai appelé à mon tour le
quartier général pour savoir quoi faire. Les responsables à la
Quarantaine m'ont ordonné de conduire immédiatement les diplomates chez
eux. Je me suis rendu à Barbara où j'ai pris possession des passeports
diplomatiques et renvoyé les agents des FSI. Puis j'ai chargé une
escorte de conduire les Iraniens au quartier général de Beyrouth. La
voiture des diplomates, une Mercedes, a été envoyée par un de nos
agents à Tripoli. Cet agent l'a garée en y laissant les passeports à l'intérieur
dans une zone contrôlée par le Baas pro-irakien, et ce pour faire
diversion».
Le «capitaine» poursuit: «J'ai été informé plus tard par plusieurs
camarades membres des services de renseignements des FL que les quatre
diplomates iraniens ont été liquidés probablement le lendemain de leur
enlèvement». Ragi Abdo raconte aussi que des responsables des services
de renseignements iraniens se sont rendus, à maintes reprises, au Liban
après la fin de la guerre. «Plusieurs réunions ont eu lieu entre les
membres de la délégation iranienne et les responsables des Forces
libanaises. Ils ont rencontré le chef des FL Samir Geagea à trois
reprises. Les Iraniens ont été informés de tout ce que nous savions sur
leurs diplomates disparus. Nous leur avons dit qu'ils étaient morts et
que les rumeurs sur leur éventuel transfert vers une tierce partie (Israël)
étaient dénuées de fondements. Je me souviens que les membres des
services de renseignements iraniens que nous avons rencontrés étaient
convaincus de la mort des diplomates et voulaient uniquement obtenir la
restitution des dépouilles».
L'affaire
Arad
L'ancien
responsable des FL exprime son regret pour ce qui s'est passé durant la
guerre et conclut ses propos par deux affirmations:
* «L'épouse du
chargé d'affaires iranien disparu, Mohsen Moussaoui, a déclaré dans une
interview, que je lui ai assuré que les diplomates étaient encore en
vie. Ce n'est pas vrai du tout.»
* «Je crois que
l'ancien responsable des services de renseignements des FL, Elias Hobeika,
a payé très cher le prix de cet enlèvement. Je pense que les
responsables iraniens qui l'avaient rencontré n'ont pas été convaincus
par sa version des faits.»
Les Iraniens et le Hezbollah ont pensé pendant un certain temps que les
diplomates avaient été conduits en Israël. Ils croient, du moins, que
les services de renseignements israéliens devaient détenir des
informations utiles sur cette affaire. Voilà pourquoi le sort du
navigateur israélien disparu, Ron Arad, est toujours associé à ce
dossier. Cependant, Israël a récemment annoncé à travers des sources
officielles qu'il ne sait rien sur le sort des quatre diplomates et a nié
tout rapport avec leur enlèvement et leur exécution.
Allant dans le même sens, une source occidentale présente à Beyrouth
dans les années 80, révèle à Magazine que les diplomates
iraniens ont été exécutés «par erreur» dans leur lieu de détention.
Elle relate que l'unité des services de renseignements des FL chargée de
leur surveillance s'était procurée de nouveaux gilets pare-balles. Pour
tester leur efficacité, les miliciens ont décidé de les essayer sur des
prisonniers, utilisés comme cobaye. Les diplomates iraniens ont été
choisis par hasard pour servir de cible. Les pare-balles s'avèrent
efficaces, mais un des diplomates est accidentellement atteint au cou par
un des tireurs. Il meurt quelques heures plus tard. Pour effacer toute
trace du crime et éliminer les témoins, les geôliers liquident les
trois autres.
La seconde étape de l'échange avance et les Iraniens sont de plus en
plus convaincus de la mort de leurs quatre diplomates: le chargé d'affaires
Mohsen Moussaoui, l'attaché militaire Ahmed Moutouasslian, le journaliste
Kazem Akhouan et le chauffeur Taki Restkar Moukadem. En contrepartie, les
informations sur Ron Arad seront bientôt rendues publiques, comme l'a
laissé entendre le secrétaire général du Hezbollah sayyed Hassan
Nasrallah. Alors, un épisode tragique de la guerre du Liban sera clos 22
ans après.
Que sait Samir
Geagea?
La délégation iranienne présidée par le
ministre des Affaires étrangères Kamal Kharazi, a demandé au chef de l'Etat,
le général Emile Lahoud, de tenter de savoir si le chef détenu des FL,
Samir Geagea, possède des informations supplémentaires sur ce dossier épineux.
De sources bien informées, on affirme que jusqu'à présent, aucune
personnalité officielle libanaise n'a rencontré Geagea dans ce but.
Parmi les avocats du chef des FL, il y a ceux qui croient que c'est au
ministre du Développement administratif Karim Pakradouni qu'incombera la
tâche de rencontrer Geagea pour discuter de cette question. Car
Pakradouni est l'avocat de ce dernier, de même qu'il assumait des
responsabilités au sein des FL à l'époque de l'enlèvement. Le ministre
du Développement administratif avait révélé qu'il détenait des
informations importantes sur ce dossier.
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